Remontons à l'origine de l'homme

Pour commencer notre démarche, gageons que l'Être de Lumière n'est pas un compagnon « accidentel », qui a croisé notre route de façon fortuite, mais qu'il est là, proche de nous, « depuis toujours » - c'est-à-dire depuis les temps lointains de la naissance de la conscience réfléchie dans la race humaine. C'est bien d'ailleurs ce qu'a suggéré Sohrawardî avec son Gabriel. Dans les mythes de la Genèse et de Prométhée, cet Éveil nous est apparu comme le fruit de l'intervention d'une Entité extérieure, déjà pourvue d'une pleine intelligence. Avec Prométhée, le compatissant, c'est un don, offert aux êtres démunis, par l'individu le plus sage, le plus intelligent et intuitif de tous - non un Dieu, mais un Titan, riche d'une longue expérience. Au jardin d'Éden, le serpent (généralement méprisé) peut être considéré néanmoins comme symbole vivant de sagesse : il est, en tout cas, la plus avisée - peut être la plus « éveillée » - des créatures. Mais, notons-le bien, cette bienheureuse intervention a lieu à un moment clef de l'Évolution, où, de toute évidence, les monades destinées à devenir humaines - en se différenciant radicalement du règne animal - semblent attendre l'instant décisif. Comme on l'a vu, à l'heure où Prométhée entre en scène, les formes humaines ont déjà été modelées mais sont encore dépourvues des dons nécessaires pour survivre et s'épanouir sur la terre. Le meilleur (en apparence) a déjà été attribué aux animaux par Épiméthée. Ces êtres nouveaux seront marqués pour connaître un destin entièrement différent. Dans la Genèse, le couple initial - probablement androgyne - se trouve ensuite séparé en deux sexes, dans des corps qui seront définitivement consolidés un peu plus tard (lorsqu'ils seront pourvus de « vêtements de peau »). Mais ces formes auraient pu rester longtemps humanoïdes (d'apparence humaine) sans le « don du feu » (de l'intelligence) par Prométhée, ou de la « lumière » (de la conscience éveillée) par le Serpent Lucifer.

Faut-il rappeler que ces personnages de premier plan dans les mythes de la création de l'homme occupent un niveau élevé mais intermédiaire dans l'Échelle des êtres en évolution (évoquée au chapitre précédent) - ni au plus haut, sur la cime de l'Olympe, ou près du trône de Yahvé Elohim, ni au plus bas. On a envie d'en parler comme d'entités qui avaient atteint et dépassé le stade humain depuis fort longtemps, au cours des Cycles écoulés, mais qui n'avaient pas encore gagné le droit au « repos éternel », dans l'insondable lumière céleste. On songe ici, bien sûr, aux purusha « impérissables » rencontrés, plus haut, dans la Gîtâ, ou encore à des anges « en probation », dans la hiérarchie couronnée par les plus hauts archanges. Arrivés à ce point, faut-il préciser que, dans notre hypothèse, Prométhée (pas plus que Lucifer) ne saurait représenter un individu unique : ce nom n'aurait servi qu'à identifier une légion assez homogène d'entités spirituelles responsables de notre éveil, qui ont dû œuvrer, de concert, au moment marqué de cet événement capital pour nous. De même, le « couple unique » d'Adam et Eve ne serait qu'un mythe, à interpréter comme désignant une immense multitude cohérente de monades devenues prêtes à s'engager dans le processus d'humanisation. Ce qui ne manquerait pas d'intérêt, sous plus d'un rapport : dans la perspective de la réincarnation (initiée au moment où, précisément, les corps consolidés, devenus physiques, devaient connaître l'échéance de la mort), « nous » aurions tous fait partie de ce contingent primitif d'êtres humains 2.

Précisément, la réincarnation nous invite à considérer, non pas une ligne d'évolution mais deux - et même trois, dans l'optique de l'Inde. La ligne purement physique préoccupe les scientifiques, la seconde, axée sur l'émergence d'une conscience psychique aboutissant à une intelligence fonctionnelle, intéresse, au-delà de l'éthologie, toute la psychologie (au moins dans le cadre d'une existence humaine) et, bien entendu, aussi, toute la philosophie orientale qui vise l'éveil progressif de l'âme au fil des vies successives. À cela s'ajoute, en troisième lieu, l'histoire de la monade spirituelle, en profondeur, émanée comme « étincelle, jaillie du Feu divin central » et destinée à y retourner, en pleine communion de conscience avec cette source infinie de lumière. Pour le moment, les deux premières lignes retiennent notre attention : il doit exister entre elles une évidente coordination : il ne peut y avoir d'éveil d'une psyché humaine dans des formes matérielles (ou semimatérielles) encore immatures. Mais même cette première ligne doit être programmée, de quelque façon, et non se mettre en place « au gré du hasard et de la nécessité ». Il faut, ici encore, rendre grâce au XXe siècle écoulé d'avoir sérieusement remis en question le néodarwinisme qui prétendait avoir réponse à tout dans le domaine de l'évolution des formes vivantes. À ce sujet, on consultera avec profit l'ouvrage de Rémy Chauvin La Biologie de l'Esprit (éd. du Rocher, Monaco, 1985), pour s'étonner avec l'auteur de l'extraordinaire inventivité de ce qu'il appelle - faute de mieux - le « démiurge », en qui d'aucuns reconnaîtraient la face cachée de « l'Esprit » - c'est-à-dire l'intelligence créatrice, aux ressources quasiment infinies. De l'épilogue de ce livre [pp. 215-6], nous tirons ces réflexions qui traduisent les  impressions du grand biologiste français au terme de son « voyage en forme d'hésitante méditation » :

« Tu te joues de la matière, ô démiurge, ou peut-être y es-tu inclus ? Dès le début tu la compliques, de manière à faire apparaître la vie, et tu épuiseras toutes les possibilités de la masse obscure que tu pétris. La création de mécanismes parfaitement viables et efficaces ne t'arrête pas, tu vas plus loin, toujours dans la voie de la complication croissante, en oubliant les organismes simples qui fonctionnaient bien pourtant, comme s'ils ne t'intéressaient plus. »

Viennent alors les tours de force, les plus hautement improbables dans les perspectives du « hasard » :

« Parfois tu raffines sur les détails d'une aile de papillon de manière à ce qu'elle imite plus parfaitement une feuille morte; ou tu dessines les rapports compliqués du yucca et de sa fiancée, de l'orchidée et de l'insecte qui la féconde. »

S'il le faut, le papillon fignolera son maquillage (censé l'abriter des prédateurs de passage) en ajoutant quelques taches brunâtres mimant à la perfection des champignons qui se trouvent aussi sur les feuilles mortes. Quant à l'orchidée (Ophrys insectifera), elle s'arrangera (par quelle magie ?) pour se faire une corolle qu'on prendrait pour le corps d'une femelle de guêpe Gorytes. Au point que le mâle, un peu myope, il est vrai, attiré par cette publicité (mensongère), ainsi que par l'odeur dégagée par la fleur (conforme au parfum de sa « rivale ») viendra s'accoupler à l'orchidée, le temps de pratiquer la pollinisation (incertaine ou tardive, sans le concours de l'insecte). Tout cela, à un moment où Mlle Gorytes est encore endormie, en attendant d'être fécondable, par son Seigneur revenu de sa méprise... Une folle - et combien improbable ! - histoire d'amour, que les hommes n'avaient pas encore inventée...

« Comme si tu te divertissais. Comme si tu voulais très clairement déposer ta signature, nous montrer qui tu es : alors, comme emporté par ta verve, tu fais pousser les plumes extravagantes des paradisiers ou les protubérances folles du thorax des membracides. Comme si tu possédais la fantaisie de nos artistes, comme si tu étais à l'image de l'homme. »

Notons bien les « comme si » qui ponctuent ces remarques. Un savant comme Rémy Chauvin se garderait bien de tomber dans une conception anthropomorphique de son  hypothétique démiurge. Mais, quand même, tout semble s'être passé « comme si » l'ouvrage de l'Évolution avait été aux mains d'un agent intelligent - ou d'une légion de tels agents. Avec parfois des dérives, un peu folles, dans la fantaisie créatrice.

« Ton dédain est parfois si total pour une partie de ton oeuvre qu'elle se dégrade jusqu'à un mécanisme élémentaire : et c'est le parasitisme, l'évolution régressive, la poussée vers le haut totalement inversée. » 3

« Mais tu es toujours à l'œuvre sur un champ de bataille ou sur l'autre, cherchant à faire émerger le cerveau capable de conscience totale. »

Bien sûr, la tâche est rude, les échecs peuvent être nombreux, dans des voies qu'on aurait pu croire prometteuses.

« Mais voilà que du côté des primates se présente l'ouverture que tu cherchais. Tu accours alors, à démiurge, tu ouvres au grand cerveau qui va naître tous les canaux d'information dont tu disposes et l'évolution, s'accélérant formidablement, va construire l'homme [...]. »

Cette « construction de l'homme » n'évoque-t-elle pas un scénario optimiste, reconstitué sur la base de l'étude éthologique des primates actuels (comme le chimpanzé), qui montrent des signes évidents de l'éveil d'un psychisme supérieur, très actif ? Mais notre savant, qui se dit croyant [p. 18], n'épouse pas pour autant la thèse hyper simpliste des darwinistes - « l'Homme descend du singe ». Au terme de plus de cinquante ans de recherche fructueuse, il s'interroge encore sur ce que peut être son démiurge - « poussée interne de la matière, élan vital, idée organo-formatrice ? »... Le dieu Hasard, qu'on a pu jadis adorer, n'a plus cours, mais les anciens problèmes qu'on avait cru résoudre, par « un artifice de langage », « nous écrasent à nouveau ». Aveu qui s'achève sur une sorte d'acte de foi :

« Rien n'explique l'évolution pour l'instant et nous n'y voyons que la poussée vers la complication [...] qui continuera sans trêve pendant les centaines de millions d'années... »

C'est là au moins la leçon du passé. On dirait que l'évolution des formes vivantes a perdu de nos jours pas mal de son « imagination créatrice ». Mais qui connaît l'avenir ? Vue du  dehors, la matière sert évidemment de berceau à la vie, mais le pur matérialisme (que ne saurait admettre Rémy Chauvin) est impuissant à expliquer la magie de l'évolution. Ce qui  pousse à chercher plus loin des explications.

« Gödel nous a appris que les mathématiques ne pouvaient trouver leur fondement en elles-mêmes mais dans une synthèse plus vaste. Sans doute en est-il de même pour la biologie... » 4

D'où la conclusion, pleine de sagesse, de notre scientifique :

« C'est pourquoi tu nous abandonnes ici, subtil démiurge, au seuil de la métaphysique... »

Quelques années plus tard (1993), le même auteur allait signer, cette fois avec François Brune, un nouveau livre, intitulé En direct de l'au-delà (éd. Robert Laffont), à propos de la « transcommunication instrumentale » (TCI), qui faisait fureur un peu partout en Occident. Entendez : la communication (supposée) avec les morts, par le moyen d'instruments modernes (du magnétophone à la télévision et au télécopieur). Cette fois, le biologiste montrait sa familiarité avec le monde et les méthodes de la parapsychologie, qu'il avait longuement explorée en France (à la suite du pionnier, J.B. Rhine, aux États-Unis). Dans son ouvrage, on apprécie tout un travail de recherche, où le scientifique ne perd jamais son attitude objective, face à tous les phénomènes étranges qui avaient déjà attiré l'attention à l'ère des médiums spirites, au XIXe siècle.

Impossible de résumer en quelques lignes la somme de ces faits déroutants où interviennent, à l'évidence, d'autres forces que celles de la physique classique - des énergies psychiques, cette fois, qui semblent se concerter, pour produire tel ou tel résultat (comme poltergeist, bruits et voix sans support physique, déplacements voire matérialisation d'objets, etc.). Des forces que Rémy Chauvin désigne sous le vocable d'« égrégores psychiques » 5. C'est l'occasion pour lui, dans sa conclusion générale [p. 320], de revenir à son ouvrage précédent et aux surprenantes inventions de l'évolution biologique (où opère ce qu'il appelle la « force fabricatrice de la nature »). Évoquant ces « réalisations démentes », il déclare :

« Je les ai jadis, en désespoir de cause, attribuées à une sorte de démiurge quelque peu facétieux ; il me semblait impossible qu'un Dieu créateur ait mis en marche une évolution qui s'amuse de la sorte... »

Peut-être que le Dieu des croyants « ne fait pas tout directement personnellement », ajoutera François Brune [p. 323]. « Peut-être qu'il fait une large place à la participation de toutes ses créatures, à leur initiative. » Venons-en au fait :

« [...] Et maintenant, il me semble qu'on pourrait plutôt étendre cette hypothèse de l'égrégore psychique ; pas plus que le psychisme de l'homme ne semble se limiter à son cerveau et pas davantage le psychisme répandu dans la nature ne se limiterait aux cerveaux innombrables des animaux; sans compter le mystère de l'âme diffuse des végétaux auxquels on ne pense jamais [...]. »

C'est vrai que des scientifiques, comme Sir John Eccles, soupçonnent maintenant que le cerveau humain est, en réalité, un organe qui fait communiquer le corps avec l'esprit, ou  l'intelligence consciente (distincte du corps), tandis que d'autres se préoccupent de la sensibilité des plantes aux influences psychiques dont elles peuvent être entourées. En définitive :

« L'orchidée n'a pas imité la guêpe, ou la guêpe l'orchidée : il est sûr qu'une copie aussi subtile dépasserait infiniment les capacités de l'une et de l'autre. Mais la vis fabricatrix naturae a peut-être une existence objective, et sort du cadre métaphorique. »

Une existence objective ? Donc, scientifiquement observable par un expérimentateur entraîné à « voir », avec des sens psychiques, de l'autre côté du voile des apparences physiques ? Pure hypothèse, sans doute, mais qui ne manque pas de faire rêver.

« Il existerait un vaste océan psychoïde d'où émergent de place en place tantôt les cerveaux humains, tantôt la guêpe et son orchidée et tantôt les papillons et leurs mimes.
Et si tous n'étaient pas des accidents du même océan psychoïde ? C'est pour cela sans doute qu'ils nous paraissent évoluer de concert... »

S'ils n'étaient pas des « accidents », ne serait-ce pas que l'ensemble de l'évolution obéit à un projet, qui imposerait une « concertation ». Avec une influence supérieure, un Egrégore de haut niveau, qui animerait l'ensemble, et mènerait la danse ? Un démiurge en chef ? Au fond, entre océan psychoïde et Âme du monde (postulée par nombre de traditions spirituelles), quelle différence ? Il faut laisser le temps aux scientifiques de construire leur propre route pour aller à la rencontre de ces traditions. Merci, en tout cas, à Rémy Chauvin pour sa belle contribution à cet ouvrage collectif.

Revenons maintenant à nos trois lignes d'évolution. Concernant la première, qui assure la construction et le perfectionnement des formes physiques, notre récolte ne peut guère aller plus loin ; mais que dire de la ligne psychique, conduisant à des manifestations de plus en plus étendues de la conscience et de l'intelligence ? Bien sûr, ces deux lignes sont étroitement associées - au moins (à ce qu'il semble), dès les premières formes du règne animal. Mais ce qui doit nous retenir particulièrement c'est le grand saut par lequel la lignée humaine s'est séparée définitivement du phylum collectif, il y a déjà quelque deux millions d'années, à ce qu'on dit de nos jours. Rémy Chauvin, qui nous apparaît sincèrement croyant en Dieu, imagine-t-il que ce genre de mutation s'est produit « naturellement » ? Si l'Homme était au programme, il fallait bien que la chose arrive... Mais si notre savant s'est mis lui-même, avec François Brune, à l'écoute de l'au-delà, pour tenter d'en recevoir des messages des morts, n'était-ce pas qu'il acceptait l'idée de la survie d'une âme, indépendamment du corps ? D'où est-elle venue cette âme ? Un cadeau de Dieu, lorsque la forme humaine fut parachevée par l'évolution ? Question épineuse, nullement agressive. Chacun se la pose en notre époque moderne.


2. Et, bien sûr, si péché grave il y a eu vraiment, dans les premiers âges de l'humanité, nous en porterions tous, collectivement, la responsabilité karmique. Ce qui aurait d'emblée l'avantage d'innocenter Yahvé de l'incroyable injustice de sa décision condamnant les innocents descendants du soi-disant premier couple à supporter indéfiniment les conséquences des manquements coupables de ces deux ancêtres. [retour texte]

3. Dans plus d'un cas, cette poussée n'a pas été stoppée à temps, comme dans la lignée évolutive de certains cervidés (du genre Cervus megaceros), qui ont vu leurs bois se développer de façon tellement exagérée que, pour les prédateurs à l'affût, il n'y avait plus qu'à fondre sur les victimes, empêtrées dans les fourrés, rendues ainsi impuissantes à utiliser leurs immenses armes naturelles, pour faire front et sauver leur vie. Ce sont des cas où le démiurge distrait (?), ou l'un de ses subalternes incompétents, a pu se fourvoyer dans des situations d'échec. [retour texte]

4. Allusion aux fameux théorèmes de Kurt Gödel (énoncés en 1931) qui mettent en évidence les limites qui s'imposent à la formalisation complète d'un système arithmétique : un tel système, cohérent et non contradictoire, contient des propositions inévitablement « indécidables ». D'où l'obligation où l'on est de sortir, en quelque sorte, du système, pour imposer des axiomes supplémentaires - de l'extérieur. D'où, en clair, des limites au raisonnement rationnel. [retour texte]

5. Peut-être faut-il rappeler que les égrégores ont été compris jadis comme des entités mythiques (plus ou moins bénéfiques, selon les contextes) qui veillent (selon l'étymologie du terme) sur des lieux, sur des collectivités (comme « âme collective », faite de la multiplicité des âmes humaines, par exemple), ou manifestent leur influence magique. Selon les cas, ces « surveillants » seront des dieux ou des anges, capables, à l'occasion, d'engendrer des créatures comme ceux qui, au chap. VI de la Genèse, s'unirent aux « filles des hommes ». [retour texte]

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