Brève rencontre, avec une femme exceptionnelle

Sur le déroulement historique des événements qui ont jalonné cette existence hors du commun, les livres ne manquent pas, documentés parfois avec beaucoup de soin 2 . On y apprend tout sur les origines d'Helena Petrovna (dans une famille de grande noblesse russe) et sa naissance (en 1831), sur les bords du Dniepr, en Ukraine (à Iékatérinoslav) où elle a grandi, en suivant parfois le régiment de son père (Peter Hahn von Hahn) dans ses déplacements, ou en accompagnant sa mère malade aux cures thermales d'Odessa ou d'ailleurs, avant d'être mariée (en 1849) à Nikifor Blavatsky, gouverneur d'Erivan au Caucase, etc.

Et après ? Ayant rompu au bout de trois mois avec une vie conjugale (qui n'était vraiment pas faite pour elle), notre fugueuse s'est lancée dans des voyages interminables. Elle a dû faire plus de deux fois le tour de la terre, parfois franchissant des contrées sauvages et inhospitalières. Sans oublier pourtant de retrouver la famille, à l'occasion. Mais, bien souvent, on devait perdre sa trace, jusqu'au jour où elle est apparue, en 1873, aux États-Unis, sur la scène publique, pour défendre l'authenticité des phénomènes parapsychologiques du spiritisme, tout en contestant fermement les conclusions de ce mouvement alléguant que les médiums étaient en rapport avec l'esprit des morts, dans tous les cas. Un bon moyen pour la pauvre femme de commencer à se faire des ennemis. Ce qui ne cesserait jamais, jusqu'à ses derniers jours. Peu après, à New York cette fois, elle participait, avec quelques amis et personnes intéressées (dont le colonel H.S. Olcott, William Quan Judge et une poignée d'autres) au lancement d'une organisation, au titre plutôt insolite The Theosophical Society (en français : la Société théosophique). C'était le 17 novembre 1875. Notons bien la date : 1875. Genre société savante, assez fermée au début, elle avait néanmoins de grandes ambitions... le temps que ses membres finissent par se disperser, à l'exception des plus fidèles, qui maintiendraient le flambeau, et réussiraient finalement à donner à l'entreprise une notoriété internationale, quelques années plus tard. Il est vrai que Mme Blavatsky (H.PB., pour ses amis et intimes) y serait pour quelque chose grâce à sa production littéraire, sous forme de livres et d'articles circulant assez facilement - et loin - à une époque où l'écrit était encore la grande voie d'information et d'échange 3, voire de publicité. Notre Helena Petrovna en était bien consciente : à peine sa société lancée, elle s'est mise à son bureau pour écrire. Ce qui allait occuper le plus clair de son temps (en dehors de ses voyages) jusqu'à sa mort, à Londres, le 8 mai 1891.

Et ce qui est fort heureux pour nous, plus d'un siècle après son départ, puisque, par chance, ses successeurs de par le monde se sont finalement mis en tête de rassembler toute sa production pour la publier. In extenso. La voix de la pionnière s'est éteinte, ses supporters sont morts. Par bonheur, scripta manent - les écrits restent. Ce qu'on ne peut tristement pas dire pour les très grands, comme Pythagore et Jésus qui n'ont laissé aucune trace de leur main, capable de révéler leur vraie pensée. Et, pour Jésus, de disperser au vent nombre de ses prétendues paroles d'Évangile, exploitées plus tard dans les voies du sectarisme. Avec H.P.B., il faut aussi se réjouir de la prise de conscience qui a suscité au XXe siècle un mouvement de « retour à Blavatsky » (menacée d'être un peu oubliée), qui a conduit à republier sa pensée, sans altérations, dans sa totalité. On doit se féliciter en particulier de l'impulsion fournie par un lointain cousin de la dame russe (Boris de Zirkoff) qui a donné naissance à l'édition complète, disponible sous le titre général H.P. Blavatsky Collected Writings.

Je signale ces faits au passage. Trop de faux bruits circulent sur H.P.B. de nos jours. Des « on-dit ». Rien de tel, pourtant, que de consulter les sources - toutes disponibles - et de se faire son opinion, après mûre réflexion. Simplement, en passant une heure sur Internet... Il faut dire, il est vrai, qu'en 1877 la femme russe (bientôt naturalisée américaine) attirait à nouveau l'attention, en inquiétant cette fois largement l'opinion, avec la publication d'un gros livre, au titre qui se voulait révélateur : Isis Unveiled (Isis dévoilée). Mille exemplaires vendus en une semaine ! Cet impertinent manifeste, en forme de défi lancé à tous les dogmatismes (tant scientifiques que religieux) allait faire des vagues. À une époque instable, assurément, où la science triomphante prétendait pouvoir tout expliquer (avec ses théories matérialistes qui n'avaient que faire de la Bible) et où l'Église romaine, menacée dans ses retranchements, proclamait l'infaillibilité du pape (en 1870) après avoir lancé ses foudres contre les revendications de la libre pensée 4. Dans ce climat d'insécurité morale et de bouleversements sociaux (avec l'essor de l'ère industrielle), beaucoup d'êtres se sont réfugiés dans la magie du spiritisme qui, face à la science négative, vous garantissait la survivance de l'âme humaine, et renseignait même sur sa destinée posthume (assez sereine), là où la religion restait muette ou agitait des menaces terrifiantes. Bien plus, une nouvelle image de cette religion émergeait maintenant, grâce aux communications reçues par le médium branché sur des sources supérieures comme l'Esprit de Vérité, saint Jean, saint Augustin, Platon, Socrate... jusqu'à Swedenborg, tous soucieux d'éclairer les hommes. Dans l'École d'Allan Kardec, les esprits évoquaient même la réincarnation, pour servir à « l'expiation et l'amélioration progressive de l'humanité ». On commençait à y voir plus clair... Tout cela témoignait d'un profond inconfort des âmes, d'un besoin de certitudes, dans la période troublée de transition qui allait déboucher sur le modernisme. Pour sa part, Mme Blavatsky en était parfaitement consciente, elle qui écrivit, quelque trente ans avant Max Weber (cité dans notre premier chapitre) :

« Qui connaît les possibilités du futur ?
Une ère de désenchantement [...] va bientôt commencer... » 5

Une déclaration tempérée toutefois d'un certain optimisme, puisque la même phrase annonçait aussi l'avènement d'un cycle de reconstruction (rebuilding). Au fond, toute la démarche suivie dans ce premier grand livre de H.P.B. tenait dans ces mots. Il s'agissait bien de ne pas se voiler la face, d'accepter courageusement de déconstruire, ou d'abattre, s'il le fallait, les édifices branlants du passé, voire les tentatives actuelles (plus d'une fois contradictoires entre elles) de la science, limitée dans son matérialisme aveugle, pour découvrir les valeurs vivantes qui avaient animé la pensée et l'action des hommes, tout au long de l'histoire. Côté religieux, il y avait aussi urgence à déconstruire les édifices bâtis de main d'homme, qui emprisonnaient le Divin beaucoup plus qu'ils ne laissaient rayonner sa lumière et, du coup, faire apparaître l'ésotérisme dissimulé dans toutes les Saintes Écritures. En somme, l'heure était venue de « dévoiler Isis », si longtemps demeurée cachée aux hommes. Un vrai manifeste, comme j'ai dit, lancé par cet auteur inconnu du grand public - une femme, par surcroît, qui jetait le gant aux mandarins du savoir, et aux gardiens de la sagesse de Dieu ! Folie ! Utopie !

Mais, au fait, au nom de qui, ou de quoi, notre Helena Petrovna osait-elle ainsi élever la voix ? En s'attirant du coup tout le mépris, toutes les haines possibles, à une époque où la gent féminine n'avait pas encore très bonne presse. Il faut ici abandonner les biographies qui comptabilisent les faits extérieurs d'une existence pour entrer dans les coulisses de cette vie. Tout commence pour notre héroïne vers 1850, quand, lors d'un voyage à Londres avec son père, elle rencontra, comme « par hasard », à Hyde Park, le maître indien qui allait décider, avec elle, du reste de ses jours. Un fier Rajpoute, à ce qu'elle en a dit, venu accompagner une ambassade du Népal auprès de la reine Victoria. Peut-être népalais lui-même, en tout cas nullement un inconnu pour la jeune fille qui en avait eu la vision plus d'une fois dans ses années d'enfance. Désormais, s'ouvrait la perspective d'une mission à accomplir, qui allait demander bien des efforts et imposer bien des tourments. De quoi s'agissait-il, en fait ? Elle-même s'est abstenue de grandes révélations, mais, à en juger par l'histoire ultérieure de sa vie, on dirait bien qu'elle était destinée à apporter un grand message spirituel au monde, bientôt exposé à toutes sortes de bouleversements - « une lutte à mort entre le matérialisme et le mysticisme », comme elle devait l'écrire en 1889. Pourquoi le choix du maître et de son École s'était-il fixé sur cette jeune inconnue ? Fallait-il qu'une Occidentale, qui devait avoir, sans doute, quelques liens profonds (karmiques) avec l'Orient, devienne un porte-parole de cet Orient, non pas de ses doctrines multiples mais de son ésotérisme, dénominateur commun de ces doctrines ?

L'histoire jugerait.

En attendant, la jeune fille avait devant elle, pour se préparer, une vingtaine d'années à vivre, non seulement pour « voir le monde » (le plus souvent caché ou ignoré, des yogis, lamas, chamans, voire même sorciers aux pouvoirs inquiétants) mais aussi pour se mettre à l'école de maîtres authentiques qui l'aideraient à juguler les capacités médiumniques incontrôlées (qui avaient fait l'étonnement de sa famille) et, parallèlement, à s'éveiller aux aspects divins de sa nature profonde. L'Inde et surtout le Tibet offriraient pour elle le cadre nécessaire à toute cette discipline. Inutile de s'étendre à présent sur tout cela.

Ce qui compte, après tout, c'est le résultat final : l'œuvre qui demeure. Une œuvre extrêmement complexe, mais qui peut s'analyser en quelques lignes. S'il était vrai que, comme elle s'y est employée souvent, il était urgent à l'époque de « faire le ménage » (si j'ose dire) dans le monde de l'intellect et du cœur, encombré par tant d'erreurs, confusions et préjugés qui avaient cours, du côté de la religion, de la science et de la philosophie, d'autres que Madame Blavatsky auraient pu se charger de cette tâche. Mais qui serait ce porte-parole de l'Orient si nécessaire à ce moment ? Suffirait-il de se plonger dans les livres des érudits traducteurs des Veda, du Zend-Avesta ou des Upanishad ? Faire connaissance, c'est un bon début ; pénétrer l'âme et l'esprit derrière la lettre, c'est infiniment mieux. Et là était l'urgence. Pour Blavatsky, il fallait faire une ouverture aussi large que possible pour laisser apercevoir l'« intérieur » - l'ésotérisme de l'Orient. Qui est aussi celui de l'Occident, si on va au fond des choses, comme elle chercherait à le montrer. Ce domaine inconnu, on pourrait commencer à le découvrir dans ce qu'elle allait appeler « la doctrine secrète », au fil des pages de son premier livre. Mais assez tôt, un mot est venu s'imposer à sa pensée : Théosophie.

Bien qu'elle n'ait pas ignoré l'emploi courant de ce mot chez des auteurs célèbres en Occident chrétien, comme Jacob Boehme et bien d'autres, elle a maintes fois invoqué l'Orient, voire l'extrême Orient, comme patrie essentielle de cette sagesse divine. Pour faire la différence, elle a souvent insisté sur l'expression théosophie orientale 6 (pour la distinguer de « l'occidentale ») ; mais ne suffisait-il pas, après tout, de s'en tenir au vocable Théosophie (avec un T majuscule) pour signifier la racine profonde de toutes les théosophies qui ont vu le jour, partout où des mystiques ont sondé le mystère de l'homme et de la Nature, dans leurs rapports avec le Divin, et tenté ainsi d'expliquer le sens voilé des Écritures, afin d'en déduire une voie pratique d'élévation vers la lumière divine qui rayonne dans chaque être ? Pour notre femme russe, sommée de dialoguer avec toute la planète pensante, le mot Théosophie, dans sa simplicité, représentait ce que des auteurs modernes, comme Henry Corbin 7 ont cherché à traduire par l'expression Theosophia perennis, la Divine Sagesse de tous les temps et de tous les lieux - ou, si l'on préfère, hors du temps et de l'espace. Bien sûr, c'est encore un postulat - l'existence d'une telle Sagesse pérenne, universelle, où auraient puisé toutes les théosophies qui ont pu voir lejour, depuis l'aube de l'humanité. Nul n'est obligé d'y souscrire. Mais est-ce si déraisonnable ? Et si elle existe, y aurait-il quelque moyen de l'atteindre ? Pour H.PB., instruite par ses maîtres, la réponse est positive, mais ce qu'elle-même en a rapporté dans ses livres - par la voie d'un langage moderne, incompétent pour traduire les vérités sublimes de l'Esprit - n'en constitue que des bribes, comme une invitation encourageant chacun à se mettre en route, sur la base des grandes lignes indiquées, pour approfondir le merveilleux mystère de la vie, et de la destinée humaine.


2. Qu'il me suffise de citer un monument dans le genre (plus de 600 pages) publié en 1993 par Sylvia Cranston, aux États-Unis (éd. Tarcher/Putnam), sous le titre : H.P.B. The Extraordinary Life and Influence of Helena Blavatsky, Founder of the Modem Theosophical Movement. Faute de se procurer cet ouvrage, le lecteur peut s'informer de l'essentiel par la voie de l'Internet. En France, une bonne adresse à consulter: www.theosophie.fr. En pays anglophone, parmi les nombreux sites disponibles, on peut noter par exemple www.ult-la.org ou bien www.theosociety.org    [retour texte]

3. Époque bénie qui a laissé des traces durables. Que saurait-on de la vie intime et des préoccupations profondes des grands penseurs et littérateurs du XIXe siècle, en particulier, si tous ces gens n'avaient échangé que par téléphone portable ou Internet ? Voir les nombreuses Correspondances publiées de nos jours, qui révèlent la face cachée des grands hommes et grandes femmes de jadis.

Avec H.P.B. aussi, ses lettres, fort nombreuses (seul moyen pour elle de garder le contact avec parents et amis lointains), font l'objet d'une recherche attentive en vue de les éditer sous forme de livre. Une première publication (parue en 2003) propose déjà 136 de ces lettres (sur une quinzaine d'années) qui en disent parfois plus long que les articles livrés au public par leur signataire. [retour texte]

4. Qui se souvient encore, en l'an de grâce 2006, de l'Encyclique Mirari vos, lancée le 15 août 1832, par le pape Grégoire XVI, contre ces menaces ? « Par l'astuce de malhonnêtes gens se répand de toutes parts cette opinion perverse : que toute foi peut obtenir le salut éternel si la conduite est droite... De cette source puante de l'indifférentisme sort cette idée absurde et erronée, ou plutôt cette folie : qu'il faut garantir et réclamer pour chacun la liberté de conscience. À cette erreur pestilentielle, la voie est préparée par la pleine et déréglée liberté d'opinion qui partout se répand au détriment de l'Église et de l'État... » Éternelles prétentions à détenir la Vérité salvatrice, clamée par les gardiens de l'exotérisme en matière religieuse, qui, au regard de leur Dieu, se sentent justifiés à envoyer à la potence un insoumis, comme Etienne Dolet, ou au bûcher un déviant comme Giordano Bruno, voire faire assassiner dans sa prison un pur mystique comme Sohrawardî. [retour texte]

5. J'ai mis en italiques ces mots significatifs, qu'on peut lire dans Isis Unveiled (I, 38). [retour texte]

6. Une association de termes qu'elle n'a pas empruntée à Sohrawardî qui était encore inconnu au XIXe siècle. [retour texte]

7. Ce grand érudit s'est plaint, du haut de sa chaire en Sorbonne, que Mme Blavatsky ait, en quelque sorte, monopolisé le mot pour son propre usage. Dommage qu'il soit né trop tard pour pouvoir la rencontrer, et comprendre le bien-fondé de son choix, à la lumière de ses explications. [retour texte]

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