Une doctrine... très secrète

Ce nouveau livre, encore unique de son espèce, en 1888, s'ouvrait sur une dédicace très particulière, qui déjà demandait réflexion. L'auteur offrait son ouvrage

« À tous les vrais théosophes dans chaque pays, appartenant à chaque race... »

Bien sûr, H.P.B. ne visait pas ici que les membres de sa Société théosophique de par le monde (dont beaucoup n'étaient sans doute pas de « vrais théosophes ») mais, bien plus largement, les hommes et les femmes de notre planète, en quête de sacré, et vivant sincèrement, avec leur cœur, selon ce qu'ils reconnaissaient comme l'esprit de leur religion. Pour finir, le texte précisait le motif profond qui avait inspiré l'auteur dans la composition de l'oeuvre présentée ici aux dédicataires :

« Car ils l'ont appelée de leurs vœux [they called it forth] et pour eux elle a été consignée par écrit. »

C'était, en apparence, limiter beaucoup la frange du public que comptait sûrement intéresser Mme Blavatsky 10. Mais, encore une fois, en ces années charnières, il fallait nourrir les affamés qui, de plus en plus nombreux, se verraient bientôt pris dans la lutte à mort qu'elle prédisait « entre le matérialisme et le mysticisme ». Aujourd'hui, en ouvrant le livre (toujours réédité, au moins en anglais, depuis sa parution), le lecteur doit s'armer de patience. Il lui faudra parcourir au total quelque 1550 pages, réparties en deux volumes, aux titres ambitieux : Cosmogénèse et Anthropogénèse. Heureusement, de très bons index (par sujets) l'aideront à repérer, dans cet océan de mots, les sites qui retiennent son attention au départ. Pour nous : tout ce qui concernera particulièrement la naissance de l'Homo sapiens.

Un premier coup d'œil vers la cosmogénèse nous permettrait de retrouver un territoire déjà découvert dans notre approche de l'Inde (au chapitre V). Mais ici, la progression du livre s'appuie sur des documents demeurés inconnus du public jusqu'à ce jour (les stances du Livre de Dzyan), que notre auteur accompagne de leurs commentaires, dans le développement de son discours, en citant, à l'occasion, des extraits d'une sorte de « catéchisme » occulte, ou ésotérique (qui a bien l'air de relever d'une tradition bouddhique, tibétaine, perdue pour les orientalistes). En somme, on découvre au long des pages ce qui constituerait les grandes lignes de la « doctrine secrète des âges » 11.

En résumé : il faut poser au départ (comme pour l'Inde) un Absolu insondable, source infinie et éternelle de toute manifestation cyclique des mondes, progressivement émanés à partir d'un Verbe-Racine (par l'intervention de légions de démiurges, hiérarchisés, des plus hauts « archanges » aux esprits élémentaires de la nature) suivant les trois lignes d'évolution que nous avons envisagées plus haut, jusqu'à la consolidation de l'espace physique où apparaît la vie (programmée dès le départ), pour s'épanouir dans toutes les formes que nous découvrons sur notre globe. Il faudrait, bien sûr, lire tout cela dans le texte, sans se contenter de cette esquisse maladroite. Et découvrir, chemin faisant, comment toutes ces choses avaient été esquissées, suggérées à mots couverts, dans nombre de traditions religieuses et philosophiques, qui peuvent nous paraître désormais bien plus lisibles, grâce à l'herméneutique proposée dans ce livre 12.

Hâtons-nous maintenant d'envisager la naissance de l'homme sur la terre - l'anthropogénèse. Le 1er volume nous y a préparés : tout s'y est mis en place pour la suite - sans aucun miracle opéré par un Dieu personnel. Il faut dès lors se représenter l'entrée en action de toutes les hiérarchies de constructeurs appelés à opérer dans l'arc descendant, qui amène « l'incarnation » progressive de l'Esprit dans la Matière. L'homme n'est pas oublié dans le programme - dès le début de la représentation. Mais attendons son heure d'entrée en scène.

Pour en revenir au Vishnu Purâna, parmi tous les « fils du mental de Brahmâ » (les mânasaputra, issus de sa « méditation »), un grand nombre d'entre eux s'activent maintenant à la fabrication des formes des futurs êtres vivants qui peupleront la planète. Il faut dire qu'ils disposent, dans leur laboratoire, d'une sorte de feu procréateur. Avec Mme Blavatsky, on les retrouve, dans les Lois de Manu, sous le nom des Barhishad (que nous avons déjà rencontrés) : ils passent pour avoir le « feu du sacrifice ». Nous saisissons l'allusion. D'autres, au contraire, en sont démunis : ce sont les Agnishvatta. Rien de surprenant à cela, si nous les identifions (avec H.P.B.) aux Kumâra, ces mânasaputra qui refusent de participer au ballet de la « création ». Des entités demeurées « vierges », et qui le resteront, jusqu'à ce que le vent tourne. Nous les avons déjà un peu évoqués précédemment. Les bons ouvriers sont appelés volontiers, en Inde, des Pitri, des « pères », ou des « ancêtres », qui, pour l'heure, préparent et fignolent les formes permettant de loger les monades promises à l'incarnation dans la matière. Disons : des « Pitri lunaires » (selon l'expression qu'on peut lire dans le 2e volume de notre livre) - la Lune n'est-elle pas l'astre de toutes les gestations, où s'élaborent les formes futures de notre monde vivant ?

Laissons les Kumâra pour le moment, dans les hautes sphères qu'ils occupent, hors du temps. Et songeons à l'Homme. Dans cette anthropogénèse, il ne descend pas du singe. D'aucune façon. On dirait même qu'il précède, de beaucoup, les espèces anthropoïdes. Au fil des cycles qui nous ont rapprochés du plan matériel de la Terre, voici que la forme humaine, mise au point par les Pitri lunaires, s'est consolidée suffisamment pour héberger une légion particulière de monades, appelées à dépasser définitivement le niveau de l'expérience et de la conscience animales. Mais ici est venu s'interposer un obstacle majeur : ces Pitri ne possédaient pas la recette pour éveiller la conscience humaine, réfléchie, dans ces formes, vivantes mais encore humanoïdes. Ils n'avaient plus dès lors qu'à abandonner leurs créatures à un destin, inévitable, d'animaux supérieurs - au fil des myriades d'années restant à courir sur cette planète. On a sans doute reconnu, dans ces êtres innocents, les « enfants » démunis, évoqués dans notre conte du chapitre précédent.

À ce point, on n'a pas de peine non plus à identifier les « ascètes », méditant sur leurs sommets, aux fils de Brahmâ que sont les Kumâra, rebelles à toute création de formes. Dès lors, dans la Doctrine Secrète, le scénario va se mettre en place comme je l'ai dépeint (en gros) dans ce conte. Toutefois, il ne faudrait pas simplifier les choses de façon exagérée, au risque d'oublier des aspects essentiels. S'il est vrai, comme l'a imaginé Bergson, que l'univers est « une machine à fabriquer des dieux », il faut voir comment l'Évolution créatrice s'arrange pour fabriquer des hommes.


10. Et puis, qui pouvait dire si même des scientifiques de renom ne se sentiraient pas attirés par l'oeuvre blavatskienne ? Déjà, de son temps, la Société théosophique comptait quelques membres éminents, comme Thomas Edison, William Crookes et Camille Flammarion. Mais au XXe siècle ? Einstein lui-même, d'après l'aveu de sa propre nièce, rapporté (comme on l'a vu au chapitre II) au Siège indien de la S.T., avait toujours sur son bureau un exemplaire de La Doctrine Secrète. En relisant quelques pensées du savant (rappelées ici au chapitre I), on comprendra peut-être les raisons de son intérêt pour ce livre. « Je suis un incroyant profondément religieux ». « Je crois au Dieu de Spinoza qui se révèle dans l'harmonie de tout ce qui existe... » [retour texte]

11. Les grandes lignes seulement, car, selon l'auteur (p. XXXVII de l'édition originale), « la Doctrine Secrète contient tout ce qui peut être livré au monde en ce siècle ». Et rien de plus. [retour texte]

12. Du côté de l'Inde, par exemple, près de 200 citations tirées par H.P.B. du Vishnu Purâna, et commentées par elle, jettent une lumière révélatrice sur un livre qui avait pu nous sembler obscur (au chapitre V) comme une jungle impénétrable. [retour texte]

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