L'éveil de l'intelligence, une opération magique

Avec la Genèse, au moins, les choses sont simples : il suffit de croquer dans le fruit défendu et l'affaire est faite. On aimerait en savoir un peu plus, dans l'optique de la Theosophia.

Procédons par ordre. Il faut dire, pour commencer, que toutes les monades portent en elles exactement les mêmes potentialités, en émanant à l'origine « comme des myriades d'étincelles du même brasier » - le Logos-Intelligence universelle, l'Âme du Monde, ou le Nous cosmique, ou tel autre nom qu'on voudra bien donner à ce Soleil spirituel d'où toute vie a surgi. Ainsi, « naître à l'intelligence » c'est accéder à un mode particulier de la conscience qui attendait « depuis toujours » les conditions propices pour cet éveil. Dans ce sens, les anges éveilleurs ne font qu'accélérer un processus déjà amorcé dans le règne animal. D'où l'image d'une sorte de germe dont la croissance est considérablement stimulée dans ce qui est appelé, pour l'occasion, la « Plante humaine » : l'action des Kumâra est alors comparée aux « Eaux du Ciel qui tombent sur le sol aride de la vie latente » (S.D. II, 103).

Ailleurs, il est fait mention d'un Feu céleste, dont une « Étincelle », transmise par l'ange, embrase ce qui dans l'être attendait cette intervention. Belles métaphores, qui évoquent poétiquement des événements survenus dans les brumes du passé. En ce temps-là - in illo tempore... Fort bien. Mais l'homme moderne aimerait qu'on ne reste pas dans le vague. Qu'on lui parle des techniques d'Éveil employées à ce moment. Au chapitre VI, nousen avons évoqué quelques-unes, à tout hasard. Songeons-y maintenant, avec la Doctrine Secrète.

D'abord, souvenons-nous : serait-ce un acte de possession, d'une entité par une autre dominante ? Sûrement pas, mais ici une étroite coordination, au niveau le plus élevé possible. En résumant un passage significatif (S.D. II, 167) : si, dans une pièce sombre, un rayon de lumière solaire vient à pénétrer, suivi d'un autre passant par le même orifice, on n'aura pas deux rayons mais un seul, intensifié. Pareillement, dans notre cas, si, par quelque méthode, une monade A s'associe de très près à une monade B, on aura, en définitive, une seule monade A-B...

Arithmétique bien étrange, qui vise seulement à illustrer ce que Corbin a appelé une Unité duelle, une dyade unique, liant ensemble l'âme humaine et son Gabriel, dans une profonde relation, impossible à décrire dans notre langage usuel. Toutefois, cette coordination - cette alliance au sommet, oserait-on dire - ne deviendra fusion consciente, pour l'âme illuminée, qu'au terme de son pèlerinage, quand le chevalier chanté par Sohrawardî aura franchi tous les obstacles, gravi toutes les montagnes qui le séparaient de son But.

En attendant, cette coordination se traduit déjà par un compagnonnage efficace. Nous y avions songé au chapitre précédent. Mais, avec H.P.B., on trouve aussi des allusions à ce qui pourrait être un « greffage ». En résumant les choses (S.D. II, 80) : il n'y avait pas d'espoir pour que la conscience réfléchie s'éveille dans un « pur esprit » (comme la monade, à l'état natif où elle en était) « à moins que sa nature divine, trop homogène, se trouve mêlée à une essence déjà différenciée, et renforcée par cette essence ». Mystère, à tenter d'éclaircir, à l'aide d'autres éléments. Notons encore (S.D. II, 81) : « Or, qu'est-ce que le mental humain, dans son aspect le plus élevé, d'où vient-il, s'il n'est pas une portion de l'essence [...] d'un Être supérieur, ou, dans certains cas très rares, l'essence même de cet Être ? » Dans la pratique, cette « essence », apparemment greffée dans l'être incomplet, doit servir à construire un pont entre l'homme animal, instinctif, et l'homme potentiellement divin - fournir en somme ce qui manquait entre la machinerie physique, et psychique (encore très rudimentaire) et l'étincelle idéalement divine de la monade, pour faire de l'entité humaine un tout fonctionnel, individualisé. Ce qui manquait ? L'intelligence humaine et l'émotion humaine. En somme : l'intellect et le cœur. Avec toute la gamme possible de leurs manifestations et productions. Dans le sens du Bien ou du Mal, quand l'être humain serait laissé libre d'exploiter ces dons à sa guise. Mais, pour l'heure qui pouvait apporter ces dons mieux que le messager divin, le Kumâra, dont la nature, pour nous, devrait se résumer en deux mots : Sagesse et Amour ?

Que dire maintenant de cette « essence » mystérieuse ? Avec l'Orient (sans oublier saint Paul), il faut postuler un instrument, un « corps » particulier pour chaque mode, ou régime, de manifestation de la conscience humaine : par exemple, un corps psychique, pour l'expression de la personnalité terrestre, avec toutes sespensées, ses désirs, ses projets et ses craintes. On songera aussi à un corps spirituel, pour un Sage Pasteur des hommes ; sans oublier que le « psychique », semé corruptible, peut se métamorphoser en spirituel, incorruptible, à mesure que l'individu répond à l'appel du Divin en lui. À mesure aussi qu'il fait mourir le « Vieil Homme », et se revêt de l'« Homme nouveau ». (Voir I, Corinthiens, 16, 40-56 et Colossiens, 3, 9-11.) Mais tout cela est encore très approximatif. Dans le mode plus subtil, l'Orient a bien des réserves. À explorer avec patience. Ainsi, les bouddhistes reconnaissent à leur Maître un ensemble d'au moins trois corps (tri-kâya, en sanskrit) du genre très éthéré. Si on met à part l'indescriptible dharmakâya - le corps de Réalité, du plus Haut Éveil spirituel, propre au vainqueur de toute illusion - il faut compter deux corps « formels », eux-mêmes encore très « subtils ». Ce sont :

— le sambhogakâya, « corps de jouissance », des plus hautes sphères de félicité, quelque chose comme un « corps de gloire » qui ne se révèle, à l'occasion, qu'aux plus hauts disciples. Peut être, après tout, était-ce dans un tel corps, rayonnant de lumière, que Jésus s'est montré à ses proches compagnons, lors de sa transfiguration sur la montagne 14 ;
— Le nirmânakâya, « corps d'apparition » ou de « manifestation », sur lequel les avis diffèrent d'une École à l'autre, mais qui peut avoir une fonction essentielle, en permettant à un Éveillé d'entrer en rapport « tangible » avec le monde des mortels. Lorsqu'un tel Aîné parmi les hommes le décide, il peut ainsi se montrer comme un « être complet », pensant et agissant, mangeant et buvant...

Dans cette optique, ne dirait-on pas que Jésus lui-même - après sa mort physique sur la croix - a emprunté un tel nirmânakâya pour se manifester à ses disciples, comme s'il était encore vivant ? Ne le voit-on pas apparaître de façon inattendue parmi ses proches, qui avaient pourtant fermé soigneusement toutes les portes ? Et là, merveille ! Il leur parle, mange du poisson, fait sonder ses plaies profondes à l'incrédule Thomas... Bien plus, il multiplie les miracles (que l'évangéliste Jean s'abstient d'ailleurs de consigner). Un véritable « corps subtil » de magicien thaumaturge, ce nirmânakâya 15 ! Un détail (très important) reste ici à relever (Luc, 24, 25). Après s'être invité chez les disciples, le même « Jésus-nirmânakâya », a fait un autre miracle : « Il leur ouvrit l'esprit, pour leur faire comprendre les Écritures. » En grec : « diènoïxén ton noûn » - il leur ouvrit la faculté de penser. Ce qui me remet en mémoire une curieuse note de la Doctrine Secrète (S.D. II, 255) indiquant que les hommes ont été faits « complets » par l'intervention « du nirmânakâya [...] des Kumâra » (extrait du commentaire IX). Faits « complets » ? Traduisez : les Kumâra ont « ouvert la faculté de penser » dans les êtres qui en étaient encore dépourvus, en faisant d'eux (dit encore la note) « des "dieux", pour le bien et le mal, comme des créatures responsables ».

Refuserait-on à nos anges éveilleurs le droit de disposer d'un instrument aussi efficace d'intervention sur le plan psychique - et même physique - que ce nirmânakâya, s'ils avaient réussi à en obtenir la maîtrise au terme de l'« année scolaire précédente » et, si, à l'aube du nouveau « Jour de Brahmâ », ce bien acquis s'était trouvé remis peu à peu à leur disposition, avec les pouvoirs d'Amour et d'Intelligence qu'ils avaient gagnés jadis, par l'effet d'une longue ascèse 16 ? Conduits maintenant à pénétrer les plans inférieurs de l'Univers manifesté, le moment n'allait-il pas venir pour eux - grâce à ce puissant instrument magique - de jouer un rôle actif et bienfaisant, en prenant chacun en charge un filleul parmi toutes les monades en attente, en se constituant ainsi son Parrain individuel, pour d'innombrables millénaires à venir ? Effectivement, lorsque le cycle descendant de l'Évolution a atteint pratiquement son point le plus bas, le plus dense, l'heure a sonné pour ces anges de Lumière de passer sans retard à l'action : leur magie allait faire maintenant son office en donnant à l'homme naissant tout ce qui lui manquait, en vue de le distancier profondément de l'animal; en métamorphosant par exemple une machinerie psychique rudimentaire, de manière à permettre à la conscience éveillée de rayonner librement dans le champ de l'Intellect créateur et de l'Émotion, ouverte aux inspirations généreuses. Mais l'œuvre des Éveilleurs s'est-elle bornée à cela ? On dirait que le Kumâra a réclamé sa place dans l'économie de la nature humaine. Dans le cœur intime de l'être, qui est lui même branché sur le « corps », ou le « véhicule » le plus spirituel, répertorié dans la physiologie occulte de l'Inde - le « corps de béatitude », ânandamaya kosha, déjà signalé plus haut (note 111).


14. Voir Matt. 17, 1-13, Luc, 9, 28-36 ou Marc, 9, 2-8. [retour texte]

15. Dans le même genre d'action étonnante, n'est-ce pas avec un semblable « corps d'apparition » que, le jour de l'Ascension, Jésus s'est séparé de ses disciples, après les avoir bénis, et « s'est élevé au Ciel » (Luc, 24, 50-51)... « pour aller siéger à la droite de Dieu » (Marc, 16,19). Pas une enveloppe de chair physique ce corps qui monte dans les nues ! Imaginons le froid qui règne déjà à 10000 mètres d'altitude, (et le manque d'oxygène) !  [retour texte]

16. Qu'on se rassure : il n'est pas prétendu ici que tous ces Éveilleurs avaient été des Bouddhas (ou des Jésus) pleinement réalisés au cours de Cycles passés. dans d'autres écrits de H.P.B., je relève que le corps nirmânakâya peut exister déjà en cours d'élaboration, chez des individus assez bien avancés sur la voie de l'Éveil, comme une sorte d'« âme astrale », spirituelle, permanente, capable de manifester ses pouvoirs de pensée, de choix et d'action même hors d'un corps physique - ce qui n'est pas du tout le cas pour les hommes ordinaires. [retour texte]

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