Les secrets du cœur

Les Écritures sacrées de l'Inde évoquent très souvent le cœur (hrid, ou hridaya) comme le lieu secret où réside le Seigneur Purusha qui, malgré son omniprésence dans l'Univers, se trouve ici réduit « à la taille d'un pouce », pour résider dans le petit espace intérieur (antarâkasha) ménagé pour lui dans ce centre vital. C'est là peut-être une manière de signaler l'immanence divine jusque dans le microcosme, répondant à l'illimité cosmique, voire à la transcendance du Brahman absolu.

Dans l'homme, comme on l'a vu, au moment de la mort, ce foyer intime s'illumine en son sommet, avant le départ du Soi conscient, en pleine lumière... Ne peut-on déduire de ces indications (très exotériques) une idée essentielle : le cœur est en propre le lieu où « siège » l'ange de Lumière, le Kumâra - le « délégué de Dieu », selon les rescapés de la mort - qui servira toujours de relais entre l'être humain et le Logos cosmique ? En tout cas, ce cœur n'est pas un inconnu pour le mystique, et même pour l'être humain face à ses problèmes quotidiens. N'était-ce pas le domaine où cherchait à pénétrer la « fine pointe de l'âme » (en grec : to akrotaton tès psychès) des néoplatoniciens ? Et où se fait entendre la « petite voix tranquille » de la conscience morale, traduisant les avertissements du dieu intérieur, le Maître de l'éthique ? L'intuition spirituelle, qui éclaire soudain un problème difficile, ne vient-elle pas de la même source ? Comme un murmure ou, dans des cas plus rares, comme une voix puissante qui révèle l'action à entreprendre, ou dévoile le sens d'un mystère 17 ? Côté mystique, le cœur a encore beaucoup à nous dire. Un mot sanskrit plus d'une fois employé pour le désigner est âshaya - réceptacle, asile protecteur - éventuellement, guhâshaya, au sens de « lieu de dépôt secret ». En grec, son équivalent serait tamiéion, l'endroit où l'on place à l'abri un trésor (public ou autre). Très curieusement, c'est le terme précis qu'emploie Jésus, dans le « Sermon sur la Montagne » (Matt. 6, 6-13), pour désigner le lieu où celui qui désire prier devrait s'isoler, et s'enfermer, avant de s'adresser à son Dieu. Dans la Vulgate latine, le mot est rendu par cubiculum - chambre à coucher !! Mais ce tamiéion n'est sûrement pas une pièce de la maison où l'on a coutume de s'étendre pour dormir. C'est le cœur intime de l'homme qui prie (« l'orant ») - la retraite secrète où pourra briller un jour l'or d'un trésor divin. Et celui qu'il faudrait prier c'est Patèr sou, ton Père. À son propos, Jésus précise : Ho blépôn én tô kruptô, le « voyant » dans le lieu secret [en sanskrit, guhâ, ou guhâshaya]. Ne peut-on pas déchiffrer tout ce discours comme une invitation pressante à s'enfermer dans l'espace intime du cœur, pour tourner toute sa pensée vers l'ange gardien, qui est assurément ce « Père » qui a donné naissance à l'âme humaine que nous sommes, et qui demeure notre pôle céleste ? Dans toute la pureté qu'il faut lui conserver, ce cœur est le lieu de la vraie prière, où l'on ne demande rien pour soi, mais où l'on réaffirme l'alliance scellée avec le Compagnon de Pèlerinage de la vie,
— dont le nom doit résonner, avec une signification de plus en plus sacrée 18 ;
— dont le règne est appelé ici-bas, non pour dominer les autres, mais pour gouverner le Pèlerin dans tous les moments de l'existence en accord avec la Loi céleste qui maintient l'harmonie du monde ;
— dont la Volonté est appelée à se manifester ici-bas, dans le sens de cette Loi de Sagesse et d'Amour, et avec puissance.

Merci, Jésus, pour ce « Notre Père » qui nous inspire encore. Mais le cœur intime n'est-ce pas aussi l'espace où devrait se retirer le méditant, s'il est vrai que le Soi divin y siège en permanence, dans tous les êtres (Gîtâ, X, 20) ? À condition, pour le yogi, d'y pénétrer en ayant préalablement abandonné tout désir de sensation, tout projet personnel (samkalpa), comme le prescrit la Gîtâ (VI, 24), et de tourner toutes ses énergies vers ce Soi (ibid, VI , 14)... Et s'il faut en croire aussi saint Paul (I, Cor. 3, 16-17, ou II Cor. 6-16), enseignant à ses correspondants, « vous êtes le temple de Dieu et l'Esprit de Dieu habite en vous », n'est-ce pas aussi que son sanctuaire secret (son naos) se trouve dans les replis du cœur ? Même si tout l'être personnel, terrestre, peut être comparé à la bâtisse (oikodomè) habitée par le Divin, ou le champ (géorgion) qui est prêté à sa culture (I, Cor. 3-9). Pour en revenir aux paroles de Jésus, on voit qu'il ne cesse de prôner une vie spirituelle intérieure, en faisant bien la différence entre « ce qui revient à César » (les inévitables devoirs et responsabilités qui nous incombent dans le monde) et « ce qui revient à Dieu » (la quête du Divin, avec toutes ses exigences). S'il y a bien une porte du cœur qu'il convient de refermer sur soi, pour s'isoler en vue de la prière, il existe aussi, dans cet espace intime, ce que le Maître désigne comme la porte étroite, qui ouvre sur un chemin resserré (Matt. 7, 13-14). À l'évidence, c'est la vie intérieure, ascendante, voire initiatique par excellence, qui conduit à « renaître d'en haut », et mène à la Vie 19.

Faudrait-il maintenant rappeler la différence essentielle à faire entre ce lieu secret de notre être et ce qu'on appelle ordinarement « le cœur » - l'organe des passions, sentiments, émotions, emportements, plus souvent subis que contrôlés (ce que Platon a appelé le thumos, ou l'épithumêtikon). Pour les connaisseurs en physiologie occulte, son siège se situerait plutôt en dessous du diaphragme, vers le foie ou le plexus solaire, voire plus bas. Dans ces régions, où la fièvre des instincts ou des désirs impérieux domine assez facilement les avis de la raison, s'ouvre sans peine la « large porte » donnant accès à la « voie spacieuse » menant à la « perdition » (Matt. 7,13). Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que beaucoup s'y engouffrent. Notons cependant que ce qui les guette ce n'est sans doute pas la damnation, mais plutôt une déchéance morale, le bilan négatif d'une vie gâchée, qu'il serait pourtant toujours possible de rétablir sur une meilleure voie tant que la mort n'aurait pas imposé son point final. Témoin « l'enfant prodigue » (évoqué par saint Luc) qui gaspille un bel héritage dans les plaisirs du monde et se retrouve à garder des cochons. Mais le pauvre garçon, dans son exil, n'a-t-il pas dû redécouvrir en lui-même la « porte étroite » - trop longtemps ignorée dans son cœur - pour se mettre en route vers le domicile du père ; et remonter le chemin, resserré, certes, mais qu'importait ? Puisque le père lui-même viendrait finalement au-devant de lui, pour les retrouvailles 20.

Pour résumer: même si l'influence du Maître intérieur est présente dans tout l'être, le cœur est probablement son point d'ancrage, par excellence, l'entrée d'un pont intérieur qui relie la Terre au Ciel, pour une circulation - à double sens - non seulement d'énergies et d'impulsions spirituelles, du Parrain vers le filleul, mais aussi d'aspirations, voire de pensées ardentes, de l'homme mortel tourné vers son dieu de Lumière. Tant que cet échange demeurera vivant, au fin fond de l'individu, la voie restera ouverte vers l'Éveil total, dans la vie actuelle, ou une incarnation future.


17. À rappeler ici une confidence de Gandhi (Harijan, oct. 1939), évoquant une situation inextricable, un soir de grande angoisse, avant de prendre une décision impliquant une responsabilité écrasante. « Après un terrible combat intérieur, soudain, La Voix est venue à moi. J'écoutai, m'assurai que c'était bien elle, et la lutte cessa... » Le calme revenu, la décision à prendre était claire. [retour texte]

18. Pour l'hindou, le mot AUM résume tous les noms qu'on pourrait attribuer au Divin. [retour texte]

19. Le prologue de saint Jean a précisé (1, 4) : « En lui (le Logos) était la Vie, et la Vie était la lumière des hommes ». À charge pour ces hommes de la retrouver, au-delà des ténèbres... « qui ne l'ont pas reçue » (1, 5).  [retour texte]

20. Un spécialiste du yoga ferait remarquer qu'avant d'entrer vraiment dans le sentier secret conduisant de nouveau à l'Union avec ce père, notre enfant prodigue n'aurait pu échapper à la nécessité de reparcourir, en sens inverse - comme un renonçant cette fois - la « voie spacieuse » où se rencontrent les tentations du monde, afin de les affronter et de s'affranchir définitivement de leurs chaînes. En somme, pratiquer viyoga - le « dételage » de la conscience - avant de pouvoir « s'atteler » au Divin, en profondeur, par le « chemin resserré » du yoga. Merci quand même à Luc pour sa belle parabole, qui donne envie de se mettre en route, sans détailler tous les obstacles du chemin.  [retour texte]

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