La voie du Chevalier de la Compassion

Dans toute démarche spirituelle approfondie se présente tôt ou tard l'image du chevalier, homme noble, intrépide et généreux ; parfois, celle du pèlerin. Finalement, entre en scène le chevalierpèlerin, puisque la Quête qui l'appelle est aussi un pèlerinage. Partant du château où siège la Confrérie qui l'a armé chevalier, il doit voyager en terres inconnues, livrer de durs combats en chemin,et déjouer plus d'un piège fatal, pour finalement gagner l'objet de sa quête - le but de son pèlerinage. Nous avons rappelé tout cela dans le chapitre IV. Mais ce qui était évoqué par Sohrawardî demeure valable dans le cadre de tout autre perspective ésotérique de l'évolution humaine. Pour le Shaykh iranien, le chevalier-pèlerin (le sâlik) était aussi un compagnon, parti vers sa transfiguration - sa « réjuvénation ». Il devait être un théosophos, incarnant la « sagesse divine », guidé par le Maître intérieur (ostad-e-ghaybî), le prototype divin caché au cœur de ses fidèles. Tout cela se transpose sans difficulté dans l'optique de la Théosophie orientale de Mme Blavatsky, en insistant cette fois sur le motif profond qui devrait guider le chevalier-pèlerin : la Compassion. Cet Amour généreux, éclairé par la Sagesse, est d'ailleurs l'un des leitmotive de La Voix du Silence. Ainsi [p. 94] :

« La Compassion parle et dit : "Peut-il y avoir béatitude quand tout ce qui vit doit souffrir ? Seras-tu sauvé et entendras-tu le monde entier gémir?" » 37

Pour qui peut l'entendre, n'est-ce pas un appel lancé au chevalier qui sommeille encore dans le cœur de chaque homme, comme de chaque femme ? Une invitation à se lever et rejoindre la confrérie des Chevaliers de la Compassion ? Et cela, à l'heure où se fait sentir le besoin, de plus en plus pressant, de réunir toutes les forces vives de l'humanité, pour marcher vers une vraie renaissance spirituelle, et sauvegarder au mieux l'avenir de la Planète. En y songeant, on oserait dire que chacun est appelé, tôt ou tard, à devenir un tel chevalier. Par hérédité. Et par nécessité. Par hérédité ? L'entité humaine ne doit-elle pas sa naissance au sacrifice d'un Éveilleur, lui-même un Maître de Compassion ? Avec son empreinte, qui reste indélébile dans les « gènes spirituels » de chaque individu, qui ressent en lui-même l'élan de l'Amour, la foi dans le Vrai, le Beau, le Juste ? Et ce Parrain n'a-t-il pas accepté aussi le sacrifice d'accompagner sans cesse son filleul à travers les temps et les ères - dans la paix et l'harmonie de l'âge d'or, au début, puis l'obscurité grandissante, jusqu'à l'actuel Kali Yuga, où l'Éveilleur est trop souvent prisonnier d'un Moi envahissant qui l'ignore, et l'enchaîne, comme Prométhée sur son rocher ? Mais ce filleul n'est-il pas voué à devenir à son tour un Chevalier de la Compassion, par nécessité, avec toute sa conscience ? Comment pourrait-il autrement accomplir entièrement sa destinée humaine, au fil des nombreuses renaissances qui l'attendent encore? La Loi supérieure de solidarité et d'interdépendance universelles, la Loi naturelle de Sacrifice - de Compassion - n'invite-t-elle pas, de façon pressante, celui qui a déjà reçu tant de bienfaits à contribuer à son tour à l'émancipation collective ? D'ailleurs, cette Loi se déchiffre aisément dans les conditions imposées à qui désire entrer dans la confrérie chevaleresque 38 :

— reconnaître l'œuvre des Aînés, ces Maîtres de la Compassion qui ont transmis leur message de sagesse ésotérique à travers les âges, et leur apporter tout le soutien possible dans leur œuvre de Salut, qui vise tous les êtres, sans aucune distinction ;
— préparer de cette façon l'avènement de l'Homme total futur, complètement divinisé, qui se manifestera, même au grand jour, dans le personnage transcendant, qui est attendu comme le Bouddha Maitreya par les bouddhistes, le Kalki Avatâr par les hindous, le XIIe Imâm par les musulmans, ou le Messie, salué par avance dans l'Apocalypse des chrétiens ;
— prendre soin des cadets, pour répondre à leur besoin de sacré et de sagesse, et les préparer ainsi à accéder à leur tour au rang de Chevalier de la Compassion 39.

Ainsi, entrer dans la confrérie, par nécessité ? Peut-être, mais sans calcul mesquin, du genre : « J'ai reçu - je rembourse ! » Par compassion ? Oui. En reconnaissant le prix de l'alliance scellée à l'origine avec le « Maître des Maîtres », l'« Initiateur des Initiés ». Pour mener à bien avec lui la Quête du Graal, le Joyau intérieur d'où rayonnera toute la Lumière divine. Mais, dans son pèlerinage, tout intérieur, les échanges du Chevalier avec ses Compagnons de route ont aussi quelque chose de vital. Un Maître incarné, qui connaît le chemin, ne pourra-t-il intervenir pour orienter les pas du pèlerin plus sûrement vers sa destination? Sans doute. Il jouera même un rôle essentiel dans les progrès du Chevalier. Comme l'a écrit encore Mme Blavatsky, dans une lettre (déjà citée) adressée au Dr Hartmann - en songeant à son propre Maître vénéré :

« C'est un Sauveur celui qui vous conduit à
découvrir le Maître qui est en vous. »

Des mots lourds de sens pour la signataire de cette missive. On songe ici à l'initiation, conduite par l'hiérophante incarné, pour élever le postulant jusqu'au niveau de l'Initiateur intime, dans le sanctuaire, qu'il va ouvrir à « la Lumière du Maître unique » (selon les termes de La Voix du Silence). Au terme de la plus haute initiation, l'être humain a « vaincu la mort ». C'est le « Salut », au-delà de toutes les illusions. Mais aussi le Suprême Pouvoir pour l'Initié. Cette victoire se révèle pleine de significations. Elle marque la libération du Parrain-Éveilleur - quel que soit le nom qu'on avait pu lui prêter - Prométhée, l'Archange Gabriel ou le Kumâra... Mais c'est aussi la naissance d'un Nouvel Éveilleur - un futur Parrain qui, à l'heure dite, prendra en charge un autre filleul. Tel est le décret de la Loi d'Harmonie, de Compassion, qui règne sans fin, tout au long des Cycles de la Vie.


37. Disciple de maîtres spirituels très liés à la sagesse ésotérique du bouddhisme transhimalayen (comme de l'hindouisme), H.P.B. a fait, dans son livre, une large part à l'idéal du bodhisattva, qui ne vise la libération des chaînes de l'existence que pour mieux aider ses frères humains, à l'aide des grands pouvoirs conférés par cette libération. Comme on le voit, H.P.B. était profondément bouddhiste de cœur.  [retour texte]

38. Sohrawardî n'a d'ailleurs pas manqué d'aborder ce sujet, comme on l'a vu.  [retour texte]

39. Au-delà des mots - qui peuvent avoir quelque chose d'utopique pour l'homme moderne - ce programme se retrouve, peu ou prou, dans l'entreprise de la Société théosophique fondée par H.P.B., avec ses trois buts (dont le 1e r était de créer le noyau d'une Fraternité universelle de l'Humanité, sans aucune distinction), jusque dans sa Section ésotérique, apparemment destinée à préparer d'éventuels disciples à entrer à l'École des Maîtres de la Compassion, dont se réclamait Mme Blavatsky.  [retour texte] 

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Conclusion : Des mots d'espoir, pour conclure