Réflexions sur l’expression « notre Dieu personnel » employée dans la littérature Théosophique

Bien que la Théosophie rejette toute notion de Dieu personnel anthropomorphe, comme « une Ombre gigantesque de l'Homme » 1 , avec toutes les possibilités et contradictions qui en découlent, on rencontre cependant dans notre littérature l'expression « Dieu personnel » d'une manière qui n'est pas très exceptionnelle, dans des contextes divers, où elle pourrait prêter à confusion, et dérouter le lecteur.

Cette expression apparaît généralement sous la forme « notre Dieu personnel » 2 dès 1877, et se retrouve dans les articles ultérieurs de H.P. Blavatsky, la Doctrine Secrète (même référence que supra) jusque dans le Glossaire Théosophique (posthume).

Ce « Dieu » désigne une entité, d'essence divine, de nature cosmique, ou individuelle.

Dans la catégorie « cosmique »

On trouve, par exemple :

  • ĪŚVARA : « le seul Dieu personnel peut-être qui existe dans le cosmos » 3,
  • L'ESPRIT PLANÉTAIRE, régent d'une planète donnée 4.

Dans ces deux cas, bien sûr, il ne s'agit pas d'un Dieu du type Jéhovah : ainsi le régent visé plus haut est « en réalité le “Dieu Personnel” de cette planète, et bien plus effectivement “la providence qui la régente” que la Déité Personnelle Infinie (...) de la chrétienté moderne ». Quant à Īśvara, ce n'est pas un être, mais la conscience collective de la déité manifestée — “Brahma” — ou la “Légion des Dhyan Chohans”.

Dans la catégorie « individuelle »

L'expression « notre Dieu personnel », renvoie à « l'Esprit Divin qui est en nous » 5, appelé aussi « l'Ego tout divin » 6. Le « Père » 7 de l'âme personnelle terrestre, ou encore « le Nous (νοΰς) immortel » (ibid). Il ne s’agit plus d’une collectivité mais d’une entité liée de manière particulière à l'homme que nous sommes.

Quel parallèle peut-on faire entre ces deux catégories de « Dieu personnel » ? Il s'agit dans les deux cas d'un foyer divin de Conscience, Energie, Sagesse (qui concentre en lui-même toute potentialité d'omniscience et d'omnipotence) et pénètre de son influence la sphère particulière de la manifestation (cosmos, ou âme humaine) dont il est le soutien, le centre de gravité et la source de l'impulsion évolutive. Bien entendu, il n'y a rien d'arbitraire dans les « opérations » de ces « Dieux personnels », dont l'action est dominée par KARMA ou s'exprime comme KARMA 8.

Comme l'a écrit Subba Row (dans ces Notes sur la Bhagavad-Gîtâ), il y a une certaine correspondance entre « Īśvara - le Logos » et « l'Ego divin » dans l'homme en ce que l'un comme l'autre recueille le fruit de toutes les expériences, de tous les « sacrifices », qui ont lieu dans la sphère d'influence que chacun « adombre ». Comme le dit la Bhagavad-Gîtâ (ch. V, 29) : « il atteint la Paix celui qui me connaît comme celui qui goûte le fruit de tous les sacrifices et de toutes les disciplines spirituelles, le grand seigneur de tous les mondes, l'Ami de toutes les créatures ». Non seulement il les goûte, mais il en conserve éternellement la saveur essentielle.

Un autre parallèle peut encore être fait : notre « Dieu personnel » est plus d'une fois appelé notre « Ange Gardien », qui nous inspire, comme notre pôle spirituel : Subba Row, également, assimile le Logos à « l'ange gardien » de son cosmos, particulièrement de l'humanité.

Dans une certaine mesure, notre « Dieu personnel » peut ainsi être considéré comme une réflexion (ou un substitut) du Logos, dans le microcosme constitué par l'homme incarné que nous sommes.

Notre « Dieu personnel » est bien plus limité dans son action que le « Dieu personnel » du cosmos particulier où nous évoluons : il s'agit d'une entité individuelle, de nature « divine » (en comparaison avec tout ce qui se trouve dans notre sphère personnelle), mais d'un degré d'évolution encore très inférieur aux « Archanges » qui dominent dans l'Īśvara de notre monde. La Doctrine Secrète a évoqué ce Dieu intérieur à l'être humain sous le nom de Kumāra, Mânasaputra, etc.

Comme on l'apprend dans ce grand Livre de Mme Blavatsky, c'est à de tels Kumāra que les monades prêtes à devenir « humaines » doivent l'éveil de l'intelligence réfléchie et des émotions vraiment humaines. La nature de ces entités est spécifiée aussi comme « CONNAISSANCE » et « AMOUR » 9.

N .B. L'expression « Dieu personnel » peut surprendre, en rapport avec ce genre d'entité, cosmique, ou individuelle : il n'y a rien en elle de « personnel », au sens d'un Moi constitué comme une personnalité, du type que nous connaissons. Cependant, il y a, à leur niveau, une conscience de Je, collective ou individuelle : toutes les entités en évolution ont été, sont ou seront humaines, avec l'expérience d'un Je individuel, même si, aux niveaux les plus élevés, toute séparativité associée au sens d’un « Je » (Ahamkāra) disparaît.

Également, ces Dieux sont liés au destin d'êtres en devenir particuliers : un cosmos, ou une monade humaine, qui a chacun son Karma propre. Par extension, un cosmos particulier (régenté par un Logos qui l'anime et soutient son évolution) pourrait-il être assimilé à la « personnalité » humaine que le Kumāra anime de ses pouvoirs et soutient dans son histoire terrestre ? D'où l'idée possible du Logos comme « Dieu personnel » de ce cosmos.

Un cosmos, comme une monade humaine a un destin particulier, « personnel » dirait-on. Dans ce cosmos, tout n'existe que « pour l'expérience et l'émancipation des consciences » 10 : cette évolution est suspendue à son « Dieu personnel » qui, en quelque sorte, « éternalise », dans sa mémoire vive, le fruit de toute cette évolution, pour servir à de nouvelles tentatives évolutives.

Pour la monade humaine, l'enjeu est l'immortalité. Comment l'atteindra-t-elle ? Ou plutôt, comment une entité immortelle se construira-t-elle au fil des incarnations ? Par « des accrétions successives » d'éléments élaborés dans la sphère personnelle grâce à l'influence du « Dieu personnel » qui est la source d'inspiration et de soutien de tels éléments, de type spirituel.

Ces éléments immortalisables par leur qualité généreuse, lumineuse, universelle, exploitant les ressources du génie humain (qui a sa source dans l'« Esprit divin », omniscient dans son essence), sont effectivement réunis par le « Dieu personnel » à l'heure de la mort, et effectivement immortalisés, grâce à lui, dans l'expérience divine du Devachan 11, en les incorporant à l'« enveloppe », ou corps karmique 12 de la monade promise à l'Éveil, sur la base de ces accrétions.

En attendant, le « Dieu personnel » (l'Ami de la personnalité humaine qui s'efforce de se tourner vers lui) est prisonnier des personnages successifs qu'il médite (ou « rêve », dans son impuissance, comme l'a dit H.P. Blavatsky), quand il ne peut parvenir à les guider ou les protéger.

Tout l'enjeu de l'évolution pour l'homme est de métamorphoser son être terrestre, pour en faire une personnalité « immortalisable » (entièrement, pour s'ancrer définitivement dans son « Dieu personnel », et s'unir à lui d'une façon complète. C'est ce que H.P. Blavatsky évoquait globalement (et simplement) dans sa lettre à sa tante, vers la fin de 1877 13.

L'expression « Dieu personnel » se trouve encore dans des articles très ultérieurs, en rapport avec le « Père dans les Cieux ».

Cette divine présence est évoquée (à mots couverts) dans la section de la Clef de la Théosophie qui traite de la prière. Il y est question d'une « essence déifique », « universellement diffusée », à considérer plus comme « Dieu » que comme un Dieu 14. Finalement, la parole de Saint Paul (1. Corinthiens, III, 16) doit s'interpréter comme : « l'esprit du Dieu absolu qui habite en vous ». Cependant, la note de La Clef de la Théosophie (page 83) module cette déclaration : cette divine présence dans l'homme c'est « Âtma-Buddhi-Manas » (Manas étant à prendre comme « L'Ego supérieur qui se réincarne »). Plus loin (ibid, p. 84), ce « Père », à qui s'adresse la formule : « que ta volonté soit faite », doit être compris comme « l'EGO Supérieur et Spirituel de l'homme, inondé de la lumière d'Âtma-Buddhi ».

Dans son article « Some Reasons for Secrecy » 15 (« Des raisons pour tenir le secret [sur certaines choses] ») H.P. Blavatsky s'exprime plus clairement, et précise qu'ésotériquement, il faut lire Saint Paul comme il suit :

Vous êtes le temple [du, ou de votre] Dieu,
et l'Esprit [d'un, ou de votre] Dieu habite en vous.

Dans le même article, la note qui accompagne cette affirmation commente la parole de Jésus : « Soyez parfaits comme votre Père est parfait 16 » et éclaire encore le sujet. Dans l'homme, ce Père est « le plus haut Principe » (en dehors de la Monade [Âtma-Buddhi probablement] : c'est « son propre Dieu personnel » ou « le Dieu de sa propre personnalité, dont elle est (à la fois) la "prison" et le "temple" » 17 . Ce qui, encore une fois, doit identifier le « Dieu personnel » avec le Kumāra.

On note l'explication : le Dieu « personnel » c'est, en fait le Dieu de la personnalité. Il n'est pas « personnel » au sens courant. On aurait envie d'en parler comme d'une entité supra-personnelle, ou transpersonnelle (trans = au-delà) dans le sens jungien, où le « Soi » (transpersonnel) est envisagé comme l'« alter ego supérieur 18 » [une expression employée aussi par H.P. Blavatsky bien avant Jung].

On se rappelle que les Kumāra (qui avaient sûrement eu l'expérience de la « personnalité » dans des lointains cycles précédents) en revenant, dans la sphère terrestre, pour éveiller les Monades vouées à l'« humanisation », ont dû accepter le sacrifice de l'« incarnation » et pour cela, ils ont été conduits à échanger leur « individualité impersonnelle » pour une « personnalité individuelle » 19.

Cependant, il faut se garder de penser qu'ils ont une telle personnalité. Pour éveiller les Monades, ils s'associent assez étroitement avec elles, pour les « accompagner » dans les expériences terrestres, les « méditer », et tenter de les inspirer, par la voix de la conscience et d'autres moyens. Ils ne perdent pas leur « individualité impersonnelle » (c-à-d trans-personnelle) pendant qu'ils se trouvent liés aux personnalités incarnées.

Dans un article bien antérieur à La Doctrine Secrète, Mme Blavatsky a employé les mêmes formules, à propos de la réincarnation de C.C. Massey, pour bien faire saisir la différence entre les « personnalités individuelles » successives — qui ne sont jamais identiques d'une fois sur l'autre — et « l'individualité impersonnelle » qui se trouve derrière le C.C. Massey que l'on croit connaître 20.

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1. Citation de The Secret Doctrine de H.P. Blavatsky, volume II, page 554 (Éd. Theosophy Compagny, USA). [retour texte]

2. Dans l'ouvrage de H.P. Blavatsky Isis Unveiled, volume I, p. 432 (Édition Theosophy Company, USA) et dans l'ouvrage H.P.B. Speaks I, p. 185 (Éd. The Theosophical Publishing House, Adyar, Madras, India). [retour texte]

3. Par Subba Row dans ses Notes on the Bhagavad- Gîtâ, pp. 18-9 (Éd. Theosophical University Press, Pasadena, California, USA). [retour texte]

4. Voir au mot "Planetary Spirit" dans le Theosophical Glossary, p. 255 (Édition Theosophy Company, USA). [retour texte]

5. Isis Unveiled, I, p. 432 ; article "Some reasons of Secrecy" (H.P. Blavatsky Collected Writings, Volume XIV, p. 54) ; Theosophical Glossary au mot "Iswara". [retour texte]

6. Citation tirée de l'article de H.P. Blavatsky « Idées incorrectes » (H.P. Blavatsky Collected Writings, Vol. II, p. 7). [retour texte]

7. Article "Some Reasons of Secrecy" (H.P. Blavatsky Collected Writings, Volume XIV, p. 55). [retour texte]

8. cf. The Secret Doctrine, II, p. 545 fn. [retour texte]

9. cf. The Secret Doctrine, II, p. 246. [retour texte]

10. cf. Aphorismes du Yoga de Patañjali, Livre II, v. 18 & 21 (Ed. Textes Théosophiques, Paris). [retour texte]

11. Devachan : (skt). Le terme désigne un état intermédiaire entre deux vies terrestres où accède l'Ego (Âtma-Buddhi-Manas, ou la trinité unifiée) après sa séparation du kâmarûpa et la désintégration des principes inférieurs succédant à la mort du corps sur la terre. (Extraits du glossaire de La Clef de la Théosophie – Éd. Textes Théosphiques, Paris)
Kâmarûpa (skt) : En Théosophie : « le corps de désir », qui, après la mort de l'individu, devient une sorte d'entité astrale, plus ou moins durable (et néfaste) selon la charge d'images et d'énergies du désir qui l'animent et constituent tout le rebut, non spirituel, de la personnalité terrestre. (Glossaire de La Voix du Silence – Éd. Textes Théosphiques, Paris). [retour texte]

12. Corps karmique, corps causal : Corps, ou enveloppe qui, permet le plus haut état de conscience (cette enveloppe venant juste avant Âtma (l'Esprit) et constituant de ce fait le véhicule de l'Esprit Universel. [retour texte]

13. Cf. H.P.B. Speaks, I, p. 185. [retour texte]

14. Cf. La Clef de la Théosophie, p. 83. [retour texte]

15. Cf. H.P. Blavatsky Collected Writings, Vol. XIV, p. 56 – Éd. The Theosophical Publishing House. [retour texte]

16. Allusion à Matthieu, 5, v. 46. [retour texte]

17. Cf. Ibid note 15, page 56. [retour texte]

18. Cf. Les rêves et l'éveil intérieur, pp. 40, 43 – (Éd. Textes Théosophiques, Paris). The Secret Doctrine, II, pp. 106, 476. [retour texte]

19. Cf. The Secret Doctrine, II, p. 246. [retour texte]

20. Cf. H.P. Blavatsky Collected Writings, vol. IV, p. 186. [retour texte]

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